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texte de Marina Fosse
 la 25e heure   texte de Marina Fosse 

Pilar Saltini, la 25e heure

Les œuvres de l’artiste Pilar Saltini sont une invitation à méditer. Observer, pour ne voir se mouvoir que l’âme et l’esprit. Interférant les unes avec les autres, elles nous convient à un voyage initiatique. L’artiste révélé à demi-mots l’impossibilité de l’être, les lésions de la mémoire, l’épreuve du conscient et de l’inconscient, entre rêves-songes et réalités. Les œuvres sont parsemées « d’indices », comme l’annonce l’artiste, et le puzzle une fois reconstitué fait ressurgir une impressionnante liberté, comme une aisance de l’artiste, dans l’omniprésence du chaos : l’irrégularité, la discontinuité et le désordre deviennent des échappées vers le « mieux être ». Le lecteur des œuvres plonge dans un labyrinthe immatériel qui grave, ici et maintenant, la 25? heure (série Ora 25), dans l’hypothèse d’une existence « en dehors ».
La théâtralité de la conscience se matérialise par l’évocation de nos liens, de nos rencontres, qui affirment « Paljon enemmän oot » : perspectives trompeuses, règles absurdes... Nous retrouvons ainsi dans les créations de Pilar Saltini l’influence d’Italo Calvino. Un espace dialogique s’ouvre avec les espaces de rencontre des œuvres convoquées par l’artiste : l’étranger d’Albert Camus, Les villes invisibles d’Italo Calvino, le sentiment du tragique de Victor Hugo et l’expressionnisme allemand...
L’expérience de l’amnésie (série Amnezia, oil) convainc alors peu à peu le « voyeur » de fermer les yeux pour voyager : Un décalage s’instaure alors entre ce qui se joue et ce qu’il pense voir se jouer. L’huile, comme une onction sacrée, se déverse sur les « regardeurs ». Elle devient comme l’écho de pertes substantielles. Le sujet embrasse la mort du souvenir, ici pris dans un amas de poussières faisant voile, là-bas au milieu d’un champ de ruines et de vestiges. Le fusain, plus qu’un outil, est un marqueur de ce qui doit être au-delà de la conscience. Et cette poussière pigmentaire laisse des traces imperceptibles dans les yeux du regardeur, comme pour brouiller les pistes.
Les tableaux relatifs aux subjectivités se ressemblent sur plusieurs points : ils représentent trois dimensions : un point de reconnaissance, un point de fuite et un point torpillé. Le matériel (une chaise, les colonnes d’un bâtiment désaffecté, un objet gisant dans un ensemble de débris...) permet de fixer le regard sur le chaos. Chaos originel qui est l’affirmation d’un lieu de reconnaissance, le reflet de notre existence. Le point de fuite immerge dans les profondeurs de l’âme, agit comme lumière tendue sur les brèches de notre existence. Il signe l’espoir de renouveau, d’apprentissage, d’introspection. Le point torpillé représente l’esprit qui achoppe à comprendre les failles, il flatte aussi l’égo et suscite la superstition, parvient enfin à confronter le spectateur au mystère. Celui qui regarde l’œuvre doit accepter de ne pas la saisir complètement. La quintessence des choses est à ce prix.
Le bleu, semblable à celui de la pierre d’Azurite fait accéder à l’intelligence du monde. Profond, il propose en effet de réfléchir sur l’abîme du soi, et, tel que nous l’enseigne le mythe de la cité de l’Atlantide, agit comme une thérapie de l’âme.
Le noir, infini, lie le conscient et l’inconscient sur le chemin de la destinée. La profondeur des œuvres advient par les fluides (l’onirisme), la submersion (la conversion au réel) et la glaciation ( traces entre l’état de changement et de captivité).
Chaque pensée créative est un baptême dans la vie de l’artiste, la submersion est une épreuve, telle l’ordalie, la confrontation à d’autres éléments, qui orientent la trajectoire empruntée vers l’immatériel.
Partant du rouge, bleu, noir et blanc, la palette de couleurs déverrouille l’espace des représentations. Elle force la mobilité du regard, opère un décloisonnement. L’apparente froideur de tons suggère l’idée d’un « lointain », d’un « inatteignable », mais aussi « refoulé ». Le chaos est in situ. Il relève de la chaleur humaine et de la rencontre. Les monotypes (série du même nom) comblent le manque par un expressionnisme virulent. Angoisses, peurs, fuite et errance nous ramènent à notre propre condition. Ainsi nous portons les œuvres de Pilar Saltini dans notre intimité même, jusqu’au sommeil et au souffle nouveau. La terreur nocturne réveille des visions sombres. Mais des portes s’ouvrent, pour éveiller notre conscience à l’invisible.
Le chemin pour y parvenir est un au-delà des deux côtés (both side) que représentent le « départ » et « l’arrivée », ou encore le « départ » et le « retour ».
En équilibre sur cette frontière, entre le visible et l’invisible, les chaussures, souvent représentées dans les œuvres de l’artiste, dansent parfois, parachutées ou accrochées à un fil au-dessus de nos têtes dans un décor paroxystique où nous cheminons parmi les décombres. Alors le promeneur incertain se demande : « Quelle était la véritable et profonde raison de ce voyage ? » Changer alors de voie avec retards, pertes et insatisfactions. Les allers-retours sur les toiles de Pilar Saltini comme les hésitations sur le chemin de la vie incitent au retour, à la re-découverte de notre nudité, de notre animalité propre. Et si le nerf de la guerre (inside-out) fait exploser l’avion en vol, le voyageur se retrouve alors face à l’écho (série Blank) du vide qu’il provoque. Rencontrer les œuvres de Pilar Saltini, c’est faire l’expérience d’une céramique froissée et découpée qui donne à voir l’œuf de la vie une fois éclos, ce qu’il libère, la relation à l’autre qu’il tisse, sa portée heuristique aussi bien qu’immatérielle. Se saisir du miroir pour comprendre qu’il s’agit de nous. Nos représentations nous enferment dans une impulsivité destructrice et nos peurs brouillent nos sens et nos perspectives, nous dit l’artiste. Les peintures, sculptures et installations de Pilar Saltini sont des œuvres karmiques. Quand la 25? heure sonne, c’est la révélation d’un carrefour qui lie paradoxes, matières et secrets dans le réel informe. La lumière et sa réfraction hissent bien des espoirs dans un imaginaire aux croisées des mondes. Les jours sont comme l’ombre qui passe et ils forment des arabesques : lignes et feuillages entrelacés. L’art est une sphère en constante circulation. Et l’œuvre de Pilar Saltini un infini labyrinthe dans les décombres du vivant.

Marina Fosse